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Après nous être bien reposés et avoir refait le monde, nous décidâmes de nous remettre en route sur le camino en direction de Stans. Selon les cartes que nous avions vus, il nous fallait profiter du plat de Emmetten car nous allions nous lancer dans une folle descente pour retrouver le lac. Brunnen était déjà loin derrière nous, à 3h30 de marche de notre position actuelle, et nous avions encore 5 bonnes heures à marcher jusqu’à notre destination.

En sortant de Emmetten par son quartier résidentiel qui offrait de jolies villas donnant sur le lac, la route nous amena à un chemin caillouteux, puis un chemin s’enfonçant dans une forêt de plus en plus dense nous obligeant à nous remettre en file indienne. L’ail des ours, bordant notre chemin, avait déjà perdu ses fleurs et son odeur s’était déjà très estompée, mais ses feuilles offraient un joli tapis vert uniforme. Le chemin se faisait de plus en plus raide, se transformait en escaliers dont les marches, larges de 1,5 mètres au début, passaient à 50 centimètres indiquant que la pente était de plus en plus raide. Malgré l’aide de mes bâtons, mon genou droit me faisait souffrir de plus en plus jusqu’à ce que je sois obligé de m’arrêter car la douleur était intense… Alfonso me voyant dans la peine, m’attendit quelques marches en dessous me faisant signe de le rejoindre. Il enleva son sac et l’ouvrit pour prendre quelque chose dedans. Arrivé péniblement à sa hauteur, il me brandit une espèce de lanière avec en son milieu une zone préformée en mousse. Il m’expliqua qu’il fallait remonter mon pantalon et mettre cette lanière autour de mon genou en mettant la partie préformée sous la rotule et serrer le tout. Il me raconta qu’il avait eu ce problème dans une descente vertigineuse sur le camino d’Autriche et qu’il avait utilisé cette lanière pour soulager un de ses genoux. Elle faisait office de soutien et de « deuxième bâton » et elle soulagerait ma douleur sans bloquer mon articulation. Je le remerciai… et une fois la lanière serrée je repris ma descente tout doucement en me rendant compte qu’effectivement le soutien était vraiment là et que ma douleur s’estompait pour mon plus grand soulagement.

Le chemin de Via Jacobi, Chemin de St-Jacques de Compostelle en Suisse, n’est pas à prendre à la légère. Quand la plupart des personnes parlent du chemin de Compostelle, ils pensent à des chemins relativement plats. Détrompez-vous, le camino passant en Suisse, sous le nom de Via Jacobi, peut très souvent vous étonner autant à sa montée qu’à sa descente et si vous prévoyez de faire des distances de 5 à 8 heures de marche journalière, prévoyez une atèle élastique au cas où, un cas comme le mien se produise. Elle ne prendra pas trop de place dans votre sac.

La descente continua de plus belle et je peux vous dire, qu’à ce moment précis, je remerciai le ciel d’avoir mis sur ma route Alfonso et son atèle (sourire). Rien que d’écrire à nouveau ce passage, la douleur me revient en mémoire, comme un flash! Nous sortions de la forêt et arrivions dans un pâturage très raide qui nous fit passer sous l’autoroute pour attaquer les derniers escaliers qui faisaient souffrir tout le monde au vu des râlements du groupe. On atteignit enfin la route qui était à une bonne cinquantaine de mètre du rivage. Nous nous arrêtâmes un instant pour reposer nos jambes et surtout nos genoux qui avaient pris de sacrés chocs. Je rendis l’atèle à Alfonso en le remerciant, car elle m’avait été d’un très grand secours. Il la remit dans son sac et après m’être massé un peu les deux genoux et jambes, nous repartîmes. La route nous amena dans le quartier résidentiel de Beckenried campagne, juste incroyable, avec des villas plus belles et riches les unes que les autres. On devinait l’arrière des maisons donnant le long de la route, mais le plus impressionnant était la partie devant plongeant sur le lac et les pontons privatifs. On avait l’impression d’être dans le « Monaco suisse-allemand ». On vit une mini chapelle de celles qui sont d’habitude privées et où l’on ne trouve pas de tampons. Mais un signe, une grosse coquille sculptée dans un rocher, nous indiqua que celle-ci devait en contenir un. Michael s’y rendit à grande vitesse et ressortit le sourire jusqu’aux oreilles, brandissant son pouce vers le haut pour nous dire ok. C’était vraiment une partie de chasse au trésor cette recherche de tampon. On en a beaucoup ri.

Après être sorti de ce quartier, la berge nous montrait de loin le village de Beckenried qui se dessinait avec son grand clocher et ses pontons pour accueillir le bateau qui nous avait amené à Treib quelques heures auparavant. En arrivant en son port, nous regardâmes en face, tout au bout du lac, Brunnen qui semblait déjà si loin… Nous profitâmes un peu de cette vue magnifique qui s’offrait à nous et repartîmes sur un bon pas. Le chemin s’écartait un moment du lac pour nous plonger dans la campagne, non loin de là, où nous tombâmes sur une fête de lutte de la région. Comme nous ne nous étions pas arrêtés trop longtemps au port de Beckenried et curieux de cette lutte, nous décidâmes de nous arrêter à cette fête. De jeunes gens d’une quinzaine d’années avec un short de lutte essayaient à tour de rôle de se faire tomber dans un périmètre donné. C’était la première fois que je voyais ça en réel et c’était assez étonnant de voir cet engouement autour de ce sport que ce soit au niveau des lutteurs ou des spectateurs présents sur les gradins. Nous restâmes un moment avant de repartir. Le temps se couvrant petit à petit nous décidâmes de reprendre la route pour nous diriger jusqu’à Stans, notre étape du jour. Après avoir monté une petite colline, nous redescendâmes en direction du lac une nouvelle fois pour nous retrouver à Buochs et son quartier résidentiel. La pluie commençant à tomber, nous décidâmes de nous abriter sous le porche d’une villa pour enfiler nos combinaisons de pluie… Nous avions encore 1h30 de marche jusqu’à Stans et il nous fallait rester au sec. Chemin faisant, la pluie tombait de plus en plus fort. Ma veste de pluie ayant perdu perdue sa principale fonction, celle de me protéger, je sortis mon parapluie. Nous nous arrêtâmes un moment sous un abri de bus pour que chacun puisse également protéger son sac de cette pluie de plus en plus violente. Alfonso vint vers moi et me demanda pour ma veste de pluie… et là, il décrocha de son sac une boule jaune avec une coquille St-Jacques dessus et me la tendit en m’expliquant qu’en Amérique latine il y a aussi des chemins de pèlerinage et lors d’une de ses marches, il avait rencontré un pèlerin qui venait de San Salvador qui lui tendit à l’époque, comme lui-même me tendit aujourd’hui, cette boule jaune. A l’intérieur de celle-ci il y avait une pèlerine de secours jaune. Je le remerciai et lui dis que lorsque la pluie cesserait je lui rendrai. Il hocha la tête de droite à gauche en me disant : « Cet homme de San Salvador m’a aidé par le passé et m’a dit que si un jour je trouvais quelqu’un dans la même situation que moi, je l’aiderai à mon tour. C’est donc avec plaisir que je te transmets cette boule qui va te sauver à ton tour. Garde la précieusement car peut-être un jour ce sera à toi de sauver un autre pèlerin ». Et voilà que je me trouvai investi de cette « mission » d’aider peut-être un jour un pèlerin dans le besoin. Quelles nobles paroles, me disais-je! Ce chemin est vraiment rempli de surprises… Ça peut vous paraître simple, mais ce sont ces choses si simples de la vie, que l’on oublie parfois, qui font que nos émotions sont en éveil… Ça fait vraiment du bien! Mon cœur rempli de belles paroles et d’émotions, je repris la route avec mes compagnons de voyage, prêt à affronter cette pluie diluvienne qui glissait le long de ma pèlerine jaune…

Après avoir traversé Oberdorf, il nous fallait encore faire une bonne heure de marche et la pluie continuait à tomber de plus en plus fort. Michael, Alfonso et moi-même commencions à presser le pas, tandis que Bruno, Michel et Peter marchaient à pas plus légers derrière. Nous savions que de toute façon nous allions nous retrouver à destination. Après une bonne heure de marche, nous arrivâmes enfin à 30 minutes de Stans centre-ville, dans une ferme qui allait nous héberger pour la nuit. La femme du paysan, vint à notre rencontre afin de nous montrer où nous allions dormir… Elle nous proposa soit une chambre dans la ferme, soit de dormir dans la paille. Alfonso, éreinté de cette journée et de ces deux dernières heures sous une pluie diluvienne demanda à dormir dans une chambre. Michael et moi demandâmes à dormir dans la paille, solution moins coûteuse pour le budget que Michael et moi-même nous étions fixé. Il faut dire qu’après discussion avec Michael, il me dit qu’il avait prévu pour ses 4 mois de pèlerinage, un budget de 2400 Euros. Ca peut vous paraître vraiment peu, mais si vous choisissez des lieux pour pèlerins pour dormir et si vous évitez les restaurants au profit de supermarchés, vous vous en sortez bien avec ce budget. Et quand on fait ce genre de pèlerinage, c’est dans l’esprit!

Après avoir laissé notre ami Alfonso aller dans sa sa chambre nous découvrîmes nos lits de paille et nous déshabillâmes car malgré les pèlerines et autres habits de pluie, nos habits étaient très humides. L’isolation dans ce genre de grange n’étant pas au top, le froid était là et il fallait à tout prix nous sécher au plus vite afin de ne pas avoir la crève. Une fois dans des habits secs, nous entendîmes Peter, Michel et Bruno, rentrer dans la cour de la ferme. Bruno et Michel avaient également opté pour une chambre tandis que Peter nous rejoignit dans la grange pour se changer à son tour. Une fois tous changés et vu le temps qui ne s’arrangeait pas, nous décidâmes de nous faire livrer des pizzas et des boissons afin de manger dans la grange où des tables et des fauteuils faits de palettes industrielles nous feraient office de salle-à-manger. En attendant nos pizzas dont on imaginait déjà l’odeur et le goût, nous nous mîmes dans cette salle-à-manger improvisée, nous rîmes de ce que nous avions traversé et nous parlâmes de cette journée qui fût aussi belle qu’éprouvante.

Les pizzas arrivèrent à temps et nous pûmes enfin nous rassasier, tout en continuant à parler de notre journée. Tous fatigués, nous ne tardâmes pas à rejoindre chacun notre lit afin d’attaquer une nouvelle journée, en forme. La pluie, elle, continuait à tomber de plus belle…