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Après m’être bien reposé, je repris ma route en direction de Riggisberg, m’arrêtant à l’église de Wattenwil afin de faire tamponner ma Crédenciale. En ressortant, mon camino reprit de l’altitude par une route bien pentue, qui, en quelques minutes, me fit découvrir la plaine où se trouvait Wattenwil et le chemin que j’avais emprunté jusque là. La montée fut assez rude, me faisant passer par de magnifiques alpages où quelques fermes et belles maisons se dessinaient. Ces maisons étaient joliment décorées et arrangées, présentant des sculptures assez rigolotes de femmes. Tandis que je continuai à monter, je me rendis compte sur mon plan qu’au dernier carrefour, je m’étais trompé de chemin et je cherchai une voie pour me faire redescendre sur mon camino. Je devais emprunter un sentier d’herbes hautes qui longeait des maisons pour descendre une centaine de mètres plus bas. En revenant sur le camino, à la hauteur de Weierboden, je découvris un artiste qui utilisait des pièces en métal récupérées à gauche et à droite, qu’il soudait ensemble pour faire des animaux et insectes de taille extraordinaire. Cela me fit penser à un ami portugais en Valais, Rui, qui avait cette passion et cette patience. Un peu plus loin j’arrivai auprès d’un étang privatisé pour la pêche où des poissons énormes, d’environs trente à cinquante centimètres, nageaient. Je fus impressionné par la taille de ces poissons. Ils me firent penser à la passion d’un autre ami du Valais, Christophe, qui aimait aller s’isoler avec son fils et lui faire découvrir la passion de la pêche dans des lieux incroyables. C’était amusant de penser à ces amis dans des lieux différents et si éloignés. Continuant ma route, j’arrivai dans un très joli petit village, du nom de Burgistein, qui ressemblait à un village de poupées, composé de petites maisons avec des jardins magnifiquement entretenus et très colorés. On sentait que ses habitants, avait le goût de l’entretien. En arrivant à la hauteur d’une de ces petites maisons, un panneau via Jacobi m’indiquait qu’il fallait la longer et grimper à travers le champ derrière elle pour longer une lisière de forêt où les branches étaient très basses et les feuillages très épais, me faisant me pencher en avant pour pouvoir avancer. Quelques minutes plus loin, je pus me redresser et en m’étirant pour soulager mon dos, je tombai sur un large sentier de gravillons, qui selon mon plan, m’amènerait à Riggisberg dans environs 45 minutes. Je ressentais le sol très chaud sous la plante de mes pieds qui commençaient à souffrir à nouveau. Le manque d’air et le soleil plombant n’arrangeaient pas ma situation. Je profitai d’un troupeau de vaches le long de ce sentier pour faire une petite pause pour les observer. Elles avaient chacune une cloche de taille différente. Les mouches, par vingtaines, se déposaient à la hauteur de leurs yeux, les dérangeant et leur faisant secouer la tête. Cela créait une composition musicale assez rigolote. Après cette petite pause musicale paysanne, je repris ce sentier qui m’usait de plus en plus jusqu’à enfin arriver à l’entrée de la ville de Riggisberg sur la route empruntée par les voitures les menant en son centre. Boitant depuis quelques minutes, le cuir de mes chaussures serrait mes pieds et je me devais de m’arrêter absolument un moment car je n’en pouvais plus…

J’arrivai péniblement à une grande place au centre où des bus postaux étaient parqués pour desservir les environs de Riggisberg. Derrière eux, une grande fontaine m’attendait pour me déshydrater. Je profitai d’appeler la femme de la ferme où j’allais dormir pour qu’elle m’indique où passer pour m’y rendre. Elle me dit que depuis là où j’étais, il me fallait encore marcher deux kilomètres et demi, moi qui pensais que je n’étais plus qu’à quelques mètres ! Après avoir raccroché, je sortis mes baskets et ma petite pochette de secours contenant crème et sparadraps. Je me dis qu’il fallait que je soigne mes pieds avant d’entamer la fin de ma route. J’enlevai péniblement mes grosses chaussures de montagne et mes chaussettes, laissant respirer mes pieds avant de m’asseoir sur le bord de la fontaine et de me faire un bain de pieds pendant quelques minutes avant de les crémer et d’apposer des sparadraps aux endroits fatidiques. Je mis enfin mes baskets, nouai les lacets de mes chaussures de montagne afin de les prendre sur mes épaules et reprendre ma route. Quelle sensation agréable c’était de pouvoir marcher dans des chaussures plus légères avec mes pieds soignés, alors que je prenais la route bitumée, dure et chaude. La route était droite sur environ 2 kilomètres me faisant deviner ma destination, qui me semblait très loin encore. Tandis que j’avançais, une jeune femme me dépassa en patins à roulettes faisant de grands déplacements lui permettant de s’éloigner rapidement devant moi. Arrivé enfin au bout de la route, je passai par une première ferme avant d’arriver à ma destination où une grande femme svelte et frisée me faisait signe de la main. Je souriai en me disant qu’elle n’avait pas pu me rater avec mon gros sac à dos et ma coquille St-Jacques suspendue à mon cou. Elle me souhaita la bienvenue en me demandant si la montée depuis Wattenwil n’avait pas été trop difficile. Je lui expliquai mon histoire avec mes pieds et elle sourit. Elle me dit qu’une petite surprise me ferait le plus grand bien plus tard. Mais avant cela elle me proposait de déposer mes affaires à l’entrée de la ferme sous un haut-vent où des tables et bancs étaient disposés afin d’accueillir ses convives. Pendant que je déposais mes affaires, elle m’apporta un pichet de thé froid de la ferme avec quelques biscuits faits par sa fille qui cultivait des graines de lin. Elle m’expliqua les différentes petites règles de la ferme tout en me montrant le livre d’or dans lequel je retrouvai le passage de mes amis-compagnons, passés par là plusieurs jours auparavant. Après avoir discuté un petit moment, elle m’amena à ma chambre, me montrant où se trouvait la douche et la salle de bains. Elle m’indiqua où la retrouver dans trente minutes pour la surprise.

Après avoir posé mon sac, enlevé mes baskets et chaussettes pour mettre mes tongues, je sortis de la ferme et je rencontrai un couple de hollandais très charmants, Henk et Corry, qui profitaient de leur camping­­ pour découvrir cette belle région et qui avaient élu domicile dans la cour devant la ferme. Nous discutâmes de Compostelle et des différents lieux à découvrir dans la région. Christine, la femme de la ferme, leur avait également parlé de la surprise et nous décidâmes de nous diriger gentiment vers le lieu indiqué, au milieu du jardin. En m’y rendant, je rencontrai sa fille, Anna, qui était assise par terre avec quatre jolis petits chatons qui faisaient l’animation en jouant ensemble. Christine arriva et nous fit signe de nous déplacer vers un arbre où un étrange chemin en spirale le rejoignait en son centre.

Elle nous expliqua qu’il fallait emprunter ce chemin pieds nus, chemin composé de différentes matières (herbe, briques, cailloux, copeaux de bois, bitume, sable, sacs de jute, etc.). En s’avançant sur ce chemin en spirale, il fallait repenser à la journée que nous avions faite et au kilomètres parcourus, repenser aux bons moments mais aussi aux mauvais moments tout en découvrant les différents matériaux sous la plante de nos pieds, jusqu’au centre de la spirale où se trouvait l’arbre. Ensuite il fallait prendre le tronc entre ses mains et reprendre le chemin en spirale à contre-sens en imaginant le chemin de demain d’une manière très positive, se projeter dans un bien-être, ainsi le lendemain les kilomètres parcourus seraient plus détendus. Henk, Corry et moi-même nous engageâmes dans cette spirale. Je repensais à tous ces kilomètres parcourus, ces montées et descentes, la chaleur du bitume sous mes pieds me faisant souffrir, pendant que mes pieds nus passaient d’une matière à l’autre, jusqu’au tronc que je pris dans mes bras et je repartis en arrière me projetant dans ce bien-être.

Une fois ce chemin « spirituel » fait, Christine nous invita à la suivre auprès d’une grande bassine en tôle dans laquelle elle avait versé de l’eau tiède accompagnée de magnifiques fleurs avec des propriétés médicinales. Elle nous fit signe de nous asseoir sur des chaises disposées autour de la bassine et de plonger nos pieds dedans pendant une bonne quinzaine de minutes. Elle nous tendit un pot d’une crème confectionnée par ses soins à base de plantes ayant la propriété de détendre et relaxer, que nous devions mettre sur nos pieds après leur bain. Ainsi Henk, Corry et moi-même, plongeâmes nos pieds dans la bassine en tôle. Quel bien ce fut, c’était presque magique et drôle à la fois de se retrouver les pieds dans une bassine avec des gens que je ne connaissais que depuis une vingtaine de minutes. Nous parlions ensemble de différentes choses, riant, tandis que nos pieds, eux, reprenaient vie petit à petit. Ce fut un magnifique moment de partage et d’échange avec des gens vraiment magnifiques et riches de culture. Quinze minutes après, je sortis mes pieds de la bassine et me badigeonnai les pieds avec la fameuse crème, tout en m’asseyant dans le gazon étendant mes jambes et mes pieds à l’air ambiant. J’avais l’impression que mes pieds n’avaient pas parcouru autant de kilomètres car ils étaient complètement détendus pour mon plus grand bonheur.

La faim se faisant sentir, je retournai aux tables à l’entrée de la ferme où je vis à mon arrivée une liste de plats proposés et je commandai à Christine un plat de Rösti et lard.Rien que de lire ce menu m’ouvrit l’appétit.

« Les Rösti » est un plat typique de la Suisse alémanique à base de pommes de terre en forme de galette. Les pommes de terre, cuites la veille, sont grossièrement râpée, formées en galettes et revenues dans du beurre. Il existe de nombreuses variantes, soit nature, soit avec du fromage, du lardon, des oignons, surmonté d’un œuf au plat. Ils sont servis comme garniture de plats de viande ou comme plat principal. Les Rösti ont donné leur nom à la barrière séparant la mentalité de la Suisse romande et de la Suisse alémanique. On parle notamment de « Röstigraben », barrière Rösti, désignant bien cette différence de mentalité, qui est apparue durant la Première Guerre mondiale, durant laquelle l’opinion suisse se retrouve divisée : Les uns sympatisant avec les Français, les autres avec les Allemands. C’est à la fin des années 1970 que l’expression devint populaire.

Je sentais que c’étaient, vu le temps de la préparation faite par Christine, des authentiques Rösti et je m’en régalai d’avance. Une bonne trentaine de minutes plus tard elle arriva avec un plat énorme et je me dis en souriant que je n’arriverais jamais à manger tout ça. Mais vu la journée que je venais de passer et la nuit courte que j’avais faite la veille, j’avais besoin de reprendre des forces et le plat fut apprécié du début jusqu’à la fin. Je me suis régalé et je ne me cachai pas de le dire à Christine, qui en fût ravie. Une fois mon repas fini, Henk me rejoignit avec Corry et devant un bon vin espagnol pour faire santé ensemble nous avons parlé jusqu’à ce que la nuit fût noire. Je pris congé d’eux en leur souhaitant une bonne nuit et me dirigeai dans ma chambre où, enfin… un vrai lit m’attendait !!!