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Après avoir bien profité de mon heure de pause bien méritée, à l’ombre d’un parasol, je me remis en marche tout en appréciant que mes pieds tiennent la route. J’arrivais à la hauteur de la gare et un homme m’appela. Me retournant, je vis un pèlerin qui avait l’air content de me rencontrer. Nous échangeâmes quelques mots en allemand et il me dit qu’il venait de Munich et qu’il allait arrêter son chemin là car il devait rentrer et qu’il le reprendrait l’année prochaine. Je lui racontai que j’avais fait le chemin de Einsiedeln à Stans avec une autre personne de Munich. Il me dit que beaucoup d’Allemands et Suisse-Allemands étaient appelés sur ce chemin et qu’il n’avait pas beaucoup rencontré de Suisses-Romands, ce que je confirmai. En effet, beaucoup de Suisse-Romands partent de Fribourg, Lausanne ou Genève, alors que pour ma part, je trouve que, malgré la dureté de Via Jacobi à travers sa voie alpine, traverser son pays en vaut vraiment la peine ! (Je consacrerai un chapitre, une fois la Suisse traversée, à cette fameuse voie alpine de Via Jacobi et ses nombreux dénivelés afin que vous vous en rendiez compte, avant de vous y confronter vous aussi).

Je quittai ce pèlerin fort sympathique en nous souhaitant respectivement un « Buen Camino » et je croisai une vieille dame qui, en me souriant, me montra d’un geste du bras la direction à prendre pour reprendre mon camino. Je la remerciai car je trouvai ça touchant alors que je n’avais rien demandé. Elle semblait être toute fière de me montrer par où passer, ce qui me fit sourire. Quelques minutes plus tard, je sortais de Schwarzenburg, croisant une dame qui s’abritait du soleil avec un parapluie. Il faut dire, qu’une fois les nuages dissipés, la chaleur était très prenante, c’était limite suffoquant et la route goudronnée n’aidait en rien… jusqu’à ce que je retrouve un sentier de forêt qui m’amena au sentier de Torenöli, creusé dans un rocher et pavé de galets. Selon l’histoire, ce sentier pavé était utilisé à l’époque par les charretiers qui contournaient le chemin, étant donné qu’ils ne pouvaient pas rester à côté des chars.

En bas de ce sentier, mon chemin passa entre deux bunkers en béton me faisant penser à des lieux d’exercices pour notre armée. Plus loin j’arrivai dans le lit d’un fleuve, pratiquement asséché, laissant une mare suffisamment grande pour accueillir des familles venant profiter de sa fraicheur, tandis que des militaires avaient envahi la zone de parking pour y installer des antennes téléphoniques pour leur base. Quelques minutes plus loin, un pont en bois couvert, me fit passer sur le canton de Fribourg à la hauteur de Heitenried, avant de me faire remonter à nouveau sur une colline à travers une forêt pavée à son tour de galets à travers des rochers creusés. Une petite chapelle était installée là, au milieu de nulle part, à l’effigie de Saint-Jacques de Compostelle, contenant une statue et une prière pour les pèlerins de passage. Un chemin sinueux m’amena au village de Heitenried où tout était fermé et dans un silence absolu. Il faut dire que nous étions le 15 juin et que ce jour commémorait la Fête-Dieu, ce qui signifiait un jour férié sur le canton de Fribourg.

« La Fête-Dieu », appelée aussi « Fête du Saint-Sacrement », Corpus Domini, corpus Christi, est une fête religieuse catholique et anglicane, célébrée le jeudi suivant la Trinité, soit 60 jours après Pâques. Cette fête commémore la présence de Jésus-Christ dans le sacrement de l’Eucharistie, c’est à dire le pain et le vin consacrés au cours du sacrifice eucharistique. Les origines de cette fête remontent au XIIIème siècle. Cette fête fut instituée officiellement le 8 septembre 1264 par le pape Urbain IV. Lors de cette fête, on marche habituellement sur un tapis de pétales de roses que des enfants jettent sur le chemin du Saint-Sacrement. La Fête-Dieu est un jour férié dans un grand nombre de pays catholiques, tels que le Portugal, Monaco, La Pologne, le Brésil, L’Autriche, les länder catholiques d’Allemagne et les cantons catholiques suisses…

Un panneau en forme de pieds m’indiqua la suite de mon camino, me faisant quitter petit à petit le village de Heitenried… me faisant marcher sur un sentier me rappelant mon parcours initiatique du chemin en spirale de la veille. Il était étonnamment recouvert de brique rouge concassée ce qui me replongea dans le souvenir de mes pieds nus sur la brique et dans la pensée que le chemin ne m’userait pas les pieds mais me rendrait plus fort. Aussi je me projetai dans cette pensée positive… jusqu’à mon arrivée à St-Antoni, avant dernier village avant Fribourg. Je m’arrêtai en son église pour y faire tamponner ma Crédentiale et trouver un peu d’ombre et de fraîcheur. L’intérieur de l’église était joliment décoré de voiles colorés et de bouquets de fleurs, pour la commémoration de la Fête-Dieu. Quittant l’église et le village de St-Antoni, je me retrouvai sur un long chemin étroit et recouvert de gravier, chemin dont on ne voyait pas la fin mais qui m’amena trente minutes plus loin au village de Tavel où deux magnifiques petites chapelles représentaient des fresques de pèlerinages. Devant l’une d’elles, une énorme coquille St-Jacques étaient représentée. Elle était constituée de pavés et de galets. Après cette jolie découverte, des panneaux de signalisation m’indiquèrent que j’étais à environ une heure de Fribourg. Mon bonheur était grand à l’idée d’y arriver enfin, repensant à tout le parcours que j’avais fait jusqu’ici. Comme indiqué, une heure après, en arrivant par la Route de Villars-Les-Joncs, je rentrai en la ville de Fribourg. Les panneaux jaunes de Via Jacobi laissant place aux panneaux carrés bleus du Chemin de St-Jacques représentant une coquille stylisée, m’indiquaient le chemin à suivre. Une vieille dame souriante, avec une croix en bois autour du cou, me fit signe de la main de la rejoindre. Me rapprochant d’elle, elle me demanda si je faisais le Chemin de St-Jacques de Compostelle. En arrivant en face d’elle, je lui répondis par un oui et elle me demanda d’où je venais, quelles avaient été mes étapes, etc, etc… Nous discutâmes de la vie, de son parcours et des choix dans la vie. Maria, âgée de 93 ans, était devenue sœur, et elle avait eu une sacrée expérience de la vie avant de le devenir. Ce fut un réel plaisir de croiser sur mon chemin une si gentille et bonne personne. Elle fut mon petit rayon de soleil de la journée et restera gravée dans mon cœur. Après avoir quitté Maria, mon camino m’amena par une suite d’escaliers pentus à la vue dégagée de la citadelle et de sa cathédrale majestueuse. Après avoir traversé la grande route, un petit chemin extrêmement pentu, passant au milieu de petites résidences m’amena en basse-ville à la Place du Petit-Saint-Jean et la Fontaine de Ste-Anne, lieu culte de la ville de Fribourg où s’entremêlent des petites terrasses chargées de touristes. C’est un lieu incontournable et historique de la ville de Fribourg.

« La Basse-Ville » est située dans la vallée et se compose de plusieurs quartiers : quartier du Bourg au sommet des falaises à une altitude moyenne de 580 mètres, de l’Auge et de La Neuveville à environ 550 mètres, entre lesquels serpente la Sarine avec ses petits ponts en bois et en pierres. La Basse-Ville est le berceau d’une culture populaire, appelée le « Bolze », trouvant son expression la plus forte lors du carnaval, appelé « Carnaval des Bolzes ». Quelques personnalités suisses sont issues de ce monde Bolze, tels que l’ancien coureur automobile Jo Siffert et l’artiste Hubert Audriaz par exemple.

Une fois arrivé à la Basse-Ville, il me fallait maintenant remonter par la route pavée jusqu’à la hauteur de la Cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg, trônant majestueusement en sa cité, où l’un de mes tampons les plus importants m’attendait. Je profitai de ce lieu incroyable pour y déposer une bougie pour mon père et une pour mon grand-père.

« La Cathédrale Saint-Nicolas », de style gothique, domine le centre de la ville médiévale de Fribourg. Elle est construite sur un éperon rocheux surplombant de 50 mètres la rivière « la Sarine ». La construction de la cathédrale commença en 1283 et dura jusqu’à la fin du XVème siècle. Elle a été principalement construite en molasse gris-vert. Les dimensions du corps de l’édifice (composé de trois étages du chœur et de la nef) et de la tour ( tour la plus haute de la Confédération Helvétique et l’une des plus hautes d’Europe) ainsi que certains éléments retenus sur le modèle de la cathédrale de Lausanne, démontrent la volonté d’édifier une église de caractère, que l’on retrouve sur tous les ornements la décorant , tels que des sculptures magnifiques représentant des scènes bibliques incroyablement détaillées, des voûtes et leurs peintures, des tableaux gigantesques, des fenêtres et vitraux d’une extrême qualité. Treize cloches, réparties entre la tour et la flèche du cœur, constituent un ensemble parmi l’un des plus importants d’Europe.

Après m’être imprégné de ce lieu incroyable, je sortis et me dirigeai vers une terrasse d’où je pouvais voir la cathédrale. Je m’assis et tout en commandant une bonne bière de la région, je discutai avec une dame, du prénom de Gabriela, assise non loin de moi, de ce que je venais de vivre et de ces que représentait la Fête-Dieu. C’était une enseignante du secondaire de Fribourg qui avait fait partager à une de ses classes deux étapes de Via Jacobi, notamment celle de Riggisberg jusqu’à Fribourg, ayant dormi à la ferme où j’avais résidé et du coup ayant aussi fait le parcours initiatique du chemin en spirale et du bain de pieds dans la bassine en tôle. C’était assez rigolo de partager ce souvenir avec quelqu’un rencontré juste là par hasard. Ce fut encore une des belles rencontres de cette journée. Après avoir passé un bon moment en sa compagnie, je repris mon chemin en direction du lieu où j’allais passer la soirée et la nuit. Une amie, Catherine, sachant que je faisais le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle à travers la Suisse, m’avait dit que lorsque j’arriverai à Fribourg, sa sœur Danièle m’accueillerait avec grand plaisir chez elle, ayant une chambre de libre. Aussi quelques minutes après je me retrouvai chez elle qui m’accueillait à bras ouvert. Elle habitait une jolie petite maison de ville, composée de quelques appartements, dont le sien sous les combles. Après m’avoir montré ma chambre et les différentes pièces, elle me laissa prendre une douche et me mettre à l’aise pour passer la soirée avec elle. Je la remerciai pour son accueil ici à Fribourg. Nous mangeâmes sur son balcon et discutâmes jusque tard dans la soirée. Elle m’expliqua qu’elle devait travailler tôt et qu’elle me laissait les clés pour fermer demain matin avant mon départ. Je remercie encore chaleureusement Danièle pour son magnifique accueil chez elle à Fribourg.

Je profitai encore un instant du balcon et de la tranquillité du quartier pour repenser à tout ce que j’avais vécu aujourd’hui avant d’aller me coucher et entamer le lendemain ma route pour Romont.